Les irresponsables

Chapoutot Johann. Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ? Gallimard, 2025

Grand connaisseur du nazisme, Johann Chapoutot révise certains raccourcis sur l'arrivée de Hitler au pouvoir. Se faisant, il rappelle que l'histoire est tributaire des sources et de la manière de les organiser. Bien que reposant sur des faits, cette interprétation n'est pas univoque. Elle suppose un esprit critique dont l'auteur attend qu'il soit enseigné largement. C'est une condition essentielle pour éviter la confiscation de l'histoire à des fins politiques.

Si la Grande Guerre a enseigné aux civilisations qu'elles sont mortelles, la fin de la République de Weimar a montré que la démocratie est périssable.

p. 19




Bien que familier de cette période sombre de l'histoire européenne, Chapoutot s'étonne des parallélismes entre la période 1930-1933 et la politique française contemporaine. La conviction inébranlable de poursuivre la meilleure politique peut mener à des décisions lourdes de conséquence.
L'auteur relève le manque de représentativité de la classe politique allemande pendant l'entre-deux guerres. Il dénonce en particulier le rôle qu'y joue les membres de la noblesse et les obsessions colonialistes de celle-ci. Un colonialisme singulier, puisqu'il vise l'exploitation des marches de l'Est, la Prusse orientale et la zone tampon avec l'Empire russe. Ces territoires d'où le bolchevisme honni pourrait déferler. Dans la précipitation de la défaite de 1918 et pour faire obstacle à l'élan révolutionnaire menaçant, le patronat allemand avait fait des concessions majeures aux ouvriers, vraies avancées sociales que le Parlement s'efforça ensuite de rogner peu-à-peu.

Les nazis ont fait le meilleur usage des moyens et de la respectabilité que leur offrait Hugenberg, dont la presse, par ailleurs, fait pleuvoir chaque jour, partout en Allemagne, les mots, les thèmes et les idées de l'extrême droite.

p. 44

Ces obsessions de la noblesse et du grand patronat, relayées à satiété par des médias aux ordres, sont en phase avec les intérêts familiaux de von Hindenburg. Elles ne se distinguent pas des revendications de Hitter pour un espace vital à l'Est et de son peu de consideration pour la classe ouvrière. L'opportunisme et la défense d'intérêts privés aux dépens du bien public ont amené le président Hindenburg, « le vieux », et le gouvernement à céder aux promesses de Hitler.

Le professeur de science politique se félicite ainsi qu'Alfred Hugenberg ne se contente pas d'acheter des journaux pour vendre sa quincaillerie, comme les patrons allemands ont l'habitude de le faire. Que la presse soit vénale et partiale semble être une loi sociologique aux yeux de Bernhard. Mais les patrons s'y sont toujours bien mal pris, car ils ont systématiquement confondu presse et publicité, ce qui a rendu leurs journaux ennuyeux et les a transformés en tonneaux des Danaïdes financiers qui ne pouvaient surnager que par la perfusion permanente d'argent industriel. Non seulement Hugenberg a su faire de ses journaux des titres rentables, mais il les a de surcroît mis au service d'une cause plus noble.

p. 91

Chapoutot s'appuyant sur des sources concordantes renverse le narratif d'un élan populaire causé par la crise mondiale. Il relève que les décisions, notamment les mesures d'austérité, en aggravant la situation ont décrédibilisé un gouvernement manquant déjà de considération. Par leur argumentation spécieuse, opposant la légitimité du parlement à celle du président – lequel des deux représente les électeurs ? – et en dirigeant par décrets, les chanceliers faisaient bien peu de cas de la volonté populaire. Après avoir abondamment tordu la lettre et l'esprit de la Constitution, la droite et « l'extrême centre » ne pouvaient que laisser le Führer violer à son tour les lois et détruire la démocratie de Weimar.

[…] l'adage populaire veut que l'histoire ne se répète pas, mais qu'elle bégaye beaucoup, non sans lasser, voire désespérer ceux d'entre nous qui nous fiions aux médiévaux pour considérer que nous étions juchés sur les épaules des géants. Manifestement, non : aucun surplomb, aucune hauteur, nous réitérons avec application les erreurs les plus crasses de nos prédécesseurs. Par ignorance, par désinvolture, mais aussi par cynisme et par un égoïsme qui conduit à détruire la démocratie (en ignorant le résultat des élections; par exemple), l'État (par une politique outrageusement pro-riches, financée par la destruction des services publics et de tous les biens communs), voire le langage lui-même (par le mensonge permanent) et jusqu'à l'idée même d'une société et d'un espace commun...

p. 279-280


L'analyse de Chapoutot, extrêmement bien documentée, même si de nombreuses sources ont été détruites par la guerre, appelle à la vigilance. Pertinente, elle rappelle que la démocratie reste un système politique, certes abouti, mais extrêmement fragile. L'auteur dénonce l'élitisme de la classe politique allemande, détachée des réalités du peuple qui, se laissant endormir par des médias, subit les décisions de cet « extrême centre ». Cette même réalité semble à l'œuvre aujourd'hui. Alors, ce plaidoyer interroge dans sa forme : brillant de son expression distinguée, cet essai est lui-même élitaire. Comment, dès lors, convaincre l'ensemble des citoyens des bénéfices de la démocratie et éviter la tentation de laisser le pouvoir à ceux qui ne la respectent pas  ?

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Alexandre Demidoff pour Le Temps
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