La ligne

Appelfeld Aharon. La ligne. Editions de l’Olivier, 2025.

Maison du peuple juif à Czernowitz, lieu de naissance d'Appelfeld

Les trajets obsessionnels d'Erwin sur la ligne “longue, sinueuse, courant de Naples au Grand Nord” et son exploration approfondie de cette marche entre mondes germanique et russe évoquent les explorations ferroviaires de Paolo Rumiz. Là où le journaliste et écrivain triestin documente l'anéantissement des populations juives par les totalitarismes du XXe s., le narrateur d'Appelfeld, survivant comme lui de ces dictatures, tente de s'extraire du traumatisme. Erwin parcourt méthodiquement, chaque année depuis 40 ans, ce territoire déchiré entre les empires austro-hongrois et russe, entre Roumanie et Ukraine.

Je restai des heures debout. Le froid avait gagné tout mon corps lorsque j'émergeai de mes divagations. J'étais stupéfait de m'y être laissé aller si facilement. Je me souvenais qu'une pensée m'avait préoccupé tout ce temps, une pensée brûlante qui avait creusé son sillon en moi toute la nuit et avait fini par toucher un nerf douloureux, mais quelle était-elle et où, au juste, voulait-elle aller ? Je l'ignorais. J'essayais de vaincre le froid glacé dans mon corps.

p. 167


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Le train et ses wagons-restaurants sont son espace de respiration, les gares et leurs quais et cafétérias les étapes au-delà desquelles Erwin retrouve des femmes et quelques témoins de la culture juive. C'est que la population juive de Czernowitz qui était la minorité majoritaire en 1930, 42'592 des 112'427 habitants, n'est plus que de 1'308 personnes en 2001, alors que la population a plus que doublé (source ). olivier ligne

Les trains m'ont rendu libre. Que serais-je dans ce monde sans eux ? Un insecte domestique, un golem sous la forme d'un gratte-papier, ou, dans le meilleur des cas, le propriétaire d'un commerce de village. Une sorte d'humain rampant, se levant le matin, travaillant huit ou neuf heures la journée, fermant son magasin le soir avec ce qui lui reste de forces, et ne trouvant rien d'autre lorsqu'il arrive chez lui qu'une femme râleuse, un fils docile et un peu attardé, et une montagne de factures. Je hais ces terriers laids que l'on nomme des maisons.

p. 8-9


Appelfeld précise que les communistes étaient pareillement indésirables que les Juifs. Le père de son narrateur cumulant ces deux particularités, ses coreligionnaires lui reprochaient de s'en prendre aux patrons d'usines juifs. Sans pouvoir revendiquer cet engagement politique, Erwin porte le stigmate de sa culture hébraïque. Il la cache le plus souvent alors même qu'il survit en faisant commerce d'objets liturgiques israélites.
Les tentatives d'Erwin de retrouver l'assassin de ses parents, le commandant Nachtigall, lui permettront-elles de tarir la bile noire que nourrit ce territoire et d'oublier le passé sinistre des camps ?

Site de l'éditeur
Julien Burri pour Le Temps
Le regard culturel de Lucie Commeaux
Marie Sorbier et Pierre Benetti pour France Culture