Les miettes
Au programme du Theater Basel dans une mise en scène de Antú Romero Nunes
Par son écriture même, Lukas Bärfuss évoque l'écatement de la vie d'Adelina. Alors que le parcours de certain·e·s est structuré dès la naissance par leur enracinement dans la société, d'autres subissent depuis l'enfance la précarité. Adelina est de ceux-là.N'est-ce pas injuste, Adelina ? Le monde est une fournaise, un broyeur, un couperet, il hache les humains menus, les tue de mille et une manières, l'univers ne connaît aucune limite quand il s'agit d'anéantir la vie, poison, feu, choc, division pathologique des cellules, infection, ta vie aussi sera emportée.
p. 149

L'auteur indique que cet éparpillement la précède, de deux générations même. Il inscrit l'origine du grand-père à Trieste, dont Rigoni Stern ou Rumiz ont déjà décrit le déchirement entre les mondes germanique, latin et balkanique. L'expérience de la guerre, la première qualifiée de mondiale, ne saurait à elle seule déterminer le destin d'Adelina. Elle oriente pourtant son histoire dans la migration.
À l'image du Petit Poucet, sa famille disperse des miettes, traces éphémères que partagent toutes les personnes s'engageant sur ce chemin pavé d'incertitudes. Un parcours qui l'emmène à Zürich où Adelina fait l'expérience de l'étrangeté, avec une coloration spécifique à la Suisse.
Bärfuss, et sa traductrice, adoptent une écriture qui fait ressentir la précarité d'Adelina, sa fragilité face à tout support écrit et la distance entre sa réalité de migrante et le quotidien de la population indigène. L'auteur traite avec sensibilité cette dissonance, jouant tantôt avec la banalité du quotidien d'Adelina, tantôt avec la tension qu'éprouve une femme aux abois parce que dans la marge.
Tout le monde aimerait un destin singulier, même s'il est affreux, sans espoir. Tout le monde préfère être une exception. On se bat pour avoir sa propre vie, sa propre histoire, mais ça n'existe pas, pas dans les rapports actuels qui créent pour tous les mêmes conditions. Toi aussi tu crois que c'est ton histoire qui t'a conduite dans cette pièce, les décisions que tu as prises. Mais tu n'as pas d'histoire à toi. Ce que tu as vécu, c'est un type de destin, à la douzaine, à la pièce, un produit de masse, formé et apprêté par la société industrielle, et je sais à quel point cette révélation est douloureuse, humiliante, blessante.
p. 204-205
Bärfuss assume aussi ses propres revendications de citoyen engagé, conscient des contradictions de la société pour les avoir subies lui-même. Une expérience qui confère à ce livre son authenticité et qui, comme Le carton de [son] père, ouvre les yeux sur des aspects déplaisants de nos sociétés évoluées.
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Lisbeth Koutchoumoff Arman pour le Temps
Interview de Lukas Bärfuss pour RTS info
