La maison vide

Mauvignier Laurent. La maison vide. Les Éditions de Minuit, 2025

C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu'il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence.

p. 616

Que se cache-t-il derrière les volets clos d'une maison délaissée ? En tournant la poignée de la demeure abandonnée, le narrateur se remémore les objets, puis celles et ceux qui les ont utilisés ; il ouvre aussi la porte à l'histoire de sa famille. Un récit indubitablement lié aux développements sociaux.

Toutes ces voix, ce sont les mots à peine transformés de Marie-Ernestine qui sont venus jusqu'à moi ; je les accueille, je laisse grandir et se multiplier les images et les odeurs, les secrets qu'ils contiennent, je les laisse inventer leur histoire […]

p. 48


Par quelques incises, Laurent Mauvignier montre que ce récit le touche personnellement. Ces éléments contextuels détonnent par un vocabulaire contemporain alors que le langue foisonnante de son roman est comme inscrite dans le monde immuable d'une langue choyée.
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Cette maison n'est donc vide que d'habitantes ; les traces que les résidents y ont laissées sont d'autant plus éloquentes qu'elles évoquent l'absence, en écho au suicide du père du narrateur. Ainsi en est-il de Marguerite dont le visage a été soigneusement découpé de toutes les photographies. Honte de la famille, honte de soi : cette absence criante n'est que la conséquence de la présence – parfois symbolique – des hommes. La maison vide magnifie le rôle des femmes, notamment l'engagement de chacune d'entre elles pendant les deux guerres mondiales.
Sans le travail incessant de la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser, le domaine de La Bassée aurait sombré.

de temps en temps [Marie-Ernestine] ose des coups d'œil à sa mère, et ne peut pas réprimer un mouvement de mépris envers elle ou d'agacement, tant il lui semble que la préposée aux chaussettes à repriser et aux confitures n'en finit pas de rétrécir et de disparaître dans l'ombre du père, qui ose parfois faire comme si de rien n'était et prendre, d'un air bonhomme et désinvolte, des nouvelles de sa fille

p. 150

Cependant, en se soumettant aux injonctions sociales, Jeanne-Marie ne perpétue pas seulement la mémoire de son mari disparu, mais impose le conformisme de Firmin. Après le décès de ce dernier, l'auteur la désigne d'ailleurs comme la Patronne pour signifier ce continuum.
Le domaine attribué aux Proust, dans la confusion de la Révolution, instaure la classe sociale de fermiers grands propriétaires dont l'auteur brosse la critique. Pour sa perpétuation, sa principale préoccupation, elle s'appuie sur l'Eglise. Lorsque son fils s'y consacre. Firmin se sent dépossédé ; l'humiliation domine quand la vie citadine lui prend son autre fils. une situation qui l'amène à tout miser sur Marie-Ernestine pour qu'elle sauve la famille par un bon mariage.

Car des secrets se répandent en nous comme s'ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d'eux des secrets. Ce n'est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s'en rendre compte ce qu'ils veulent taire, non, c'est qu'ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu'ils ont chargés du devoir de dire, l'air de rien, ce qu'eux font profession de taire. Et c'est ainsi qu'un siècle plus tard les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l'air, essaimant au plus loin de son lieu d'origine.

p. 191


Yvonne, itinéraire d’une proxénète

Autant la présence de Marguerite est gênante dans la famille Chichery–Proust, autant Marthe, dite Yvonne, est le « mouton noir » de la famille Bouchet.
Sur le mode de l'enquête, une découverte de certains hôtels particuliers parisiens.

Face cachée – RTS : Yvonne, itinéraire d'une proxénète
Virginie Nussbaum pour Le Temps

Mauvignier décrit une société complexe dans laquelle prime la bienséance, mais assez peu regardante sur les écarts, surtout s'ils sont le fait des puissants. Cette ambiguïté vaut aussi pour la place des femmes : l'épouse de Firmin est assignée aux fonctions domestiques, alors que Marie-Ernestine est confiée au couvent, seule possibilité d'éduquer une fille. Pour réprimer ses velléités d'émancipation, le père lui offre un piano tout en lui imposant le mari dont il fera le légataire. Cette assignation. des femmes à la seule volonté de quelques hommes est la matrice qui conduit aux dysfonctionnements. Cette dynamique intra-familiale est concomitante aux événements politiques. En mourant au combat, Jules laisse veuve Marie-Ernestine et orpheline Marguerite l'enfant qu'il aura à peine connue. Grand-mère donc du narrateur, elle cherchera aussi à s'émanciper. Placée comme vendeuse dans le grand magasin local, elle est à la merci de son patron, s'encanaille jusqu'à être renvoyée. Son espace de liberté est restreint, entre sa mère, avare de tendresse, et son beau-père par intérêt pour le domaine, elle s'étiole.

et peut-être que c'était le sort des femmes de ne pas choisir l'homme avec qui elles devaient connaître l'amour - est-ce qu'elle était si sûre que sa mère avait choisi son père - elle qui ne s'était jamais posé la question la voyait soudain devant elle, immense et atroce - oui, se pouvait-il que sa mère se soit elle aussi trouvée dans une situation où on lui aurait imposé un homme qu'elle n'aurait pas désiré ni choisi –
Et tu veux le choisir ? Madame veut choisir ? tu crois que tu peux choisir ? Qu'on va te laisser choisir ? T'es idiote ou quoi ?

p. 520


Mariée par nécessité, elle se retrouve avec deux enfants lorsqu'André est fait prisonnier en Allemagne. La guerre fait à nouveau son œuvre dans la dynamique familiale : le père est brisé psychiquement et Marguerite, reniée pour avoir cru obtenir le retour de son mari en séduisant un officier allemand, replonge dans un ennui qu'elle noie dans l'alcool.
Les absences pèsent lourd dans un carcan social étroit. Elles instiguent aux secrets qui emplissent les maisons, même vides, et inspirent les auteurs qui les pressentent.

Lecture de La Maison vide par Denis Podalydès – "Les admirations littéraires" de France Inter
Librairie Mollat
Lisbeth Koutchoumoff Arman pour Le Temps
RTS culture
Pierre Ropert pour France Culture
Sonia Devillers pour France Inter
Site de l'éditeur