Les lumières sombres

Trump annonce la fin de la guerre – ou pas
Patrick Chapatte, 11 mars 2026

Miranda Arnaud. Les lumières sombres : comprendre la pensée néoréactionnaire. Gallimard, 2026

Lorsque l'auteur, formé en théorie politique, écrivait sa thèse de doctorat sur les pensées de la décadence, il a croisé sur les forums et les réseaux sociaux de l'Internet les théoriciens néoréactionnaires qui prolongent aujourd'hui ce courant; ils inspirent les décisions de l'administration Donald J. Trump II.
Précis, son essai distingue les divers mouvements de la droite américaine et leurs spécificités. Cette clarification distingue les néoréactionnaires et la mue rapide qu'ils opèrent. Ce changement, favorisé par la viralité de l'information, nous précipite vers le monde des transhumains.

Libérées de toute contrainte morale, les élites pourraient faire sécession et créer leur propre espèce par eugénisme. Cette néospéciation inégalitaire et transhumaniste – qu'il nomme « hyperraciste » dans la mesure où il s'agit de créer une humanité supérieure – est le futur que Land préfigure et appelle de ses vœux.

p. 94


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lumieres sombres

La Motte-en-Champsaur
Photo de Rafael Garcin sur Unsplash

Cette accélération digne des dystopies Cyberpunk nous laisse dans la sidération. Toutefois en éclairant ces mécanismes, Miranda met en évidence les paradoxes de ce mouvement. Alors que sous sa première administration le Président Donald J. Trump fustigeait le monde libéral des wokes, les combats de sa seconde équipe paraissent bien différents.

Sur le plan politique, seul le gouvernement militaire est compatible avec l'existence d'hommes supérieurs. Comme les autres néoréactionnaires, Alamariu considère que l'apparition d'un chef charismatique capable de « briser » (break through) « le règne du complexe médiatico-bureaucratique est notre meilleure chance aujourd'hui ». [Bronze Age Pervert, Bronze Age Mindset, 2018]

p. 109

Les électeurs déconcertés par l'évolution des mœurs, qui avaient élu D. J. Trump en 2016 pour défendre leurs valeurs conservatrices, sont confrontés à une remise en question de la légitimité de la démocratie. Ce renversement éprouve leur loyauté.
L'oxymore des Lumières sombres, une référence au Dark Enlightment initié par Curtis Yarvin, met en exergue la rupture entre l'élite et le commun. Opposition des multi-milliardaires de la tech et des « masses démocratiques […] transformées en zombies, en épaves incapables de vivre autrement qu'en se nourrissant de la chair des autres. » (p.90) Peut-être l'opposition d'êtres, certes, très intelligents, mais déjà déconnectés des réalités humaines. Sécession des humanoïdes dont Alex Karp s'est récemment réjoui en affirmant que l’IA supprimerait tellement d’emplois qu’elle éliminera le besoin d’immigration massive sans se soucier une seconde du sort des femmes et des hommes concernés.

Malgré leurs divergences, les néoréactionnaires partagent un même socle théorique : l'inégalitarisme, le pessimisme anthropologique, la haine de la démocratie, le refus du libéralisme politique et un optimisme général à l'égard de la technique. Ces convictions convergent vers un projet concret, le renversement définitif du régime politique actuel.
Un autre élément me paraît décisif : le caractère contreculturel de la néoréaction. Sans relever cet aspect du phénomène, on ne peut en comprendre le succès. C'est parce qu'elle s'est construite sur internet, en marge des canaux académiques et médiatiques traditionnels, que la néoréaction peut aujourd'hui servir de socle à un renouveau de la droite américaine. Elle se présente comme une pensée neuve, à l'aide de laquelle les jeunes cadres républicains peuvent envisager une structuration idéologique du trumpisme en rupture avec le conservatisme.

p.154


La société élitiste que les néoréactionnaires souhaite n'est autre qu'un retour à une monarchie absolue encadrée par un contrôle exacerbé des masses. Une surveillance favorisée par un Internet que ces penseurs veulent un espace sans droits dont certains d'entre eux excellent à exploiter les données.
Par son essai, Miranda souhaite redonner ses lettres de noblesse à la délibération politique, condition de survie de la démocratie à l'image de l'être humain, par essence fragile.


« Un an de chaos à la Maison Blanche : où Trump veut-il mener l'Amérique ? » Les matins de France Culture
Entretien avec Curtis Yarvin, L'invité des Matins de France Culture
Grégoire Barbey pour Le Temps
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