Traduire Hitler

Mizuki Shigeru, Hitler

Mannoni Olivier. Traduire Hitler  (2022); suivi de Coulée brune : comment le fascisme inonde notre langue (2024). Champs Flammarion, 2026

De la même manière, le dédain de plus en plus profond qui se manifeste aujourd'hui à l'encontre du savoir et des savants, des connaissances fiables et contrôlées du monde universitaire était l'une des caractéristiques de la pensée de Hitler, qui affichait son mépris pour l'éducation et l'université.

p. 119


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À l'occasion de l'entrée de Mein Kampf dans le domaine public, Fayard a conduit un projet éditorial autour d'une nouvelle traduction du brûlot. Olivier Mannoni, qui avait déjà travaillé sur de nombreux textes de dignitaires nazis s'est attelé à une tâche pénible, tant ce livre est indigeste. Les traductions antérieures, et même sa première version, voulaient rendre compréhensible aux lecteurs francophones un texte plein de redondances, d'approximations, de confusions et de conclusions simplistes.
Bien que familier de cette époque, le traducteur ne sort pas indemne de près d'une décennie de travail sur cet ouvrage. Pourtant, c'était sa condition, la traduction devait être accompagnée d'un important appareil critique : Historiciser le mal, en partenariat avec l’Institut d’Histoire de Munich, compte plus de 800 pages.

« Je trouve, mais mes collègues le savent aussi bien que moi, que cette focalisation sur Mein Kampf a l'inconvénient d'encourager une lecture hitléro-centriste du nazisme, depuis longtemps dépassée.
» Cela dit, une bonne édition critique du livre pourrait précisément montrer cela : que ce texte n'a pas eu l'importance qu'on lui prête, ni son auteur la centralité absolue que l'on croit. »

Johann Chapoutot, Libération 26.10.2015
cité P. 58-59

Sous le titre Traduire Hitler, Mannoni décrit les moments forts de cette recherche, les réactions à cette initiative et surtout les sentiments que lui inspirent ce travail en regard d'une banalisation de la dérive nazie. Amoureux de la langue allemande, qu'il pratique depuis son enfance, l'auteur-traducteur montre comment le langage peut être utilisé pour pervertir la pensée. « L'usage de l'euphémisme, du détournement de termes courants, de la création de mots polysémiques, tout cela permit de cacher longtemps au monde et à une partie de la population allemande le massacre que perpétrait le pouvoir nazi en Europe. » (p. 80)
Face à la captation de l'attention par tous les moyens, à force de privilégier la formule qui frappe plutôt que le débat constructif, les conditions du chaos que permet le dévoiement du langage se mettent à nouveau en place. Dans la continuité de son travail de traduction de Mein Kampf, Olivier Mannoni se penche avec Coulée brune sur la communication contemporaine. Le pouvoir nazi avait compris le potentiel du cinéma pour distraire le public et l'orienter politiquement. Le développement technologique a permis l'éclosion de réseaux dits « sociaux » qui, ironiquement, détruisent les bases de la société. Dorénavant l'adhésion à un compte ou l'approbation d'un bref énoncé ont plus de valeur que la vérité.

Depuis le début de ce siècle, nous basculons peu à peu, par secousses telluriques successives, dans un monde où le « choc » permanent remplace la construction, où le « conflit » remplace le dialogue, où l'indignation tous azimuts a peu à peu remplacé le langage politique de la démocratie. L'extrême droite nourrit pour l'essentiel, pour ne pas dire quasi exclusivement, son programme politique avec la langue de la peur et de la désignation de « l'ennemi », pour reprendre le terme du juriste nazi Carl Schmitt : l'étranger, l'autre, le réfugié, le clandestin, source de tous les maux, de tous les crimes, de toute la « décadence » de la France. La coulée brune est une coulée de haine.

p. 255

Le traducteur constate, avec désarroi, que se répètent le même dénigrement de la réflexion, la même contestation de l'enseignement, de la culture et de la science qui ont entrainé le totalitarisme.
Mannoni relève que certaines interrogations sur le fonctionnement de la démocratie ne peuvent plus être abordées de manière raisonnable. La recherche de l'audience incite à la confrontation, tuant ainsi le débat démocratique. Alors que les revendications à l'origine du mouvement des « Gilets jaunes » étaient fondées, son rapide détournement par pur opportunisme a mené à la violence, sans déboucher sur de réelles améliorations des conditions de vie. De même, certains se sont saisis de la pandémie du COVID-19, pour capitaliser sur le trouble, voire la peur : un langage nébuleux, allusif, tirant d'hypothèses non confirmées des conclusions définitives et conspirationnistes : c'est la technique utilisée dans Mein Kampf. (p. 188)
L'essai d'Olivier Mannoni est surtout un plaidoyer pour réhabiliter la connaissance, un retour aux Lumières, écrit-il, notamment par le biais de l'enseignement, un domaine abondamment vilipendé – pas seulement par l'extrême-droite. Certes, son approche de traducteur, l'incite à être particulièrement pointilleux sur l'usage de la langue, mais son travail spécifique sur Mein Kampf, lui permet de souligner le potentiel destructeur d'une langue maltraitée.

Le savoir, la culture, le socle de connaissances communes, s'ils ne sont en aucun cas un rempart absolu contre le racisme, l'autoritarisme ou, tout simplement, la bêtise, offrent malgré tout un solide bouclier contre l'aveuglement collectif. Et surtout, c'est dans le cadre de leur transmission, notamment par l'enseignement, que se met en place la base de la démocratie : le dialogue.

p. 306



Grammaire du fascisme dans le Book Club, France culture
« Le fascisme commence par le langage » dans L'échappée de Mediapart
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